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Soldats américains au Congo pour combattre LRA ?

14/10/2014

Soldats américains au Congo pour combattre LRA ?

Le représentant spécial du Secrétaire général de l’Onu en RDC, Martin Kobler, préconise, dans la lutte contre les rebelles ougandais de la LRA, des opérations conjointes entre l’armée congolaise (les FARDC), la Monusco et l’US Africom (Le Commandement des États-Unis pour l’Afrique). L’information, donnée vendredi 10 octobre, est passée comme une lettre à la poste. A Kinshasa, ni le président Kabila, ni les membres du gouvernement, ni les députés, ni les sénateurs, ni les chefs des partis, ni la société civile n’y trouvent rien à redire. On parle pourtant d’Africom, c’est-à-dire de la stratégie militaire américaine sur le Continent africain. Autrement dit, la LRA devient un objectif du Pentagone et un prétexte au déploiement militaire unilatéral américain sur le sol congolais. Toujours rien à redire ?... La voie est libre !

Il y a pourtant de quoi aborder le sujet avec gravité. En effet, dans n’importe quel pays les dirigeants politiques et la société civile se seraient posé au moins deux questions. Première question : quelle menace représente la LRA pour justifier l’arrivée des soldats américains sur le sol congolais ? Deuxième question, quels intérêts pousseraient les Etats-Unis à risquer la vie de leurs soldats sur le sol congolais ? Car, faut-il toujours le rappeler, aucun soldat étranger ne risque sa vie au Congo par altruisme pour les populations congolaises. Les soldats étrangers, y compris les casques bleus, viennent au Congo uniquement pour servir les intérêts de leurs pays, et il ne saurait en être autrement. Ces intérêts sont de nature diverse : salaires et autres avantages personnels, expertise en missions internationales, renseignements militaires, accès aux marchés des matières premières,… A ce titre, les intérêts des Etats-Unis sont connus des Congolais depuis au moins deux décennies.

Des intérêts nocifs pour le Congo

En effet, dès la fin de la Guerre froide, les Américains ont affiché leur vision du Congo, et ils ne s’en cachent pas. En témoigne, notamment, l’adoption, en juillet 2010, de la loi Dodd-Frank par le Congrès américain, loi qui cite nommément le Congo et ses minerais. Il s’agit, pour les Américains et leurs alliés, d’accéder sans entrave aux ressources minières du Congo et d’orchestrer la balkanisation du Congo, un pays que Washington trouve trop grand par rapport à la capacité de ses dirigeants à le gouverner. Une obsession de la politique étrangère américaine qui menace l’intégrité de nombreux « grands pays »[1]. Au département d’Etat américain, selon Herman Cohen, « le Kivu fait déjà partie du Rwanda »[2]. Lors de la dernière attaque de l’armée rwandaise sous couvert du M23, dans le Kivu, l’Ouganda en a profité pour s’emparer du territoire congolais de Mahagi, en Province Orientale. Les armées ougandaise et rwandaise, sont, depuis plus de deux décennies, équipées, renseignées, encadrées et entraînées par l’armée américaine pour mener des attaques récurrentes contre le Congo, attaques responsables de la mort de six millions de Congolais.

Mais pour les Américains, les régions de l’Est du Congo, peu importe le nombre des Congolais tués, doivent être annexées au Rwanda de Paul Kagame[3] et à l’Ouganda de Yoweri Museveni. Parallèlement, les Etats-Unis veillent, à l’ONU notamment, à ce que les hommes de Kagame et de Museveni, responsables de massacres, de viols et de pillages dans l’Est du Congo, soient continuellement assurés de la totale impunité[4].

Le b.a.-ba de la politique

Ces quelques éléments sont des fondamentaux que chaque Congolais doit avoir constamment à l’esprit lorsqu’il a affaire à un Américain, surtout aux officiels américains. Ce qui nous ramène à la première question : quelle est cette menace que posent les rebelles ougandais de la LRA pour justifier le déploiement au Congo des unités de la Première puissance militaire du monde ?

Pour rappel, L’Armée de résistance du Seigneur (LRA) est un mouvement fondée en 1986 par Joseph Kony, dans le Nord de l’Ouganda. L’objectif du mouvement est alors d’instaurer dans le pays un régime théocratique chrétien[5] fondé sur la Bible et les 10 commandements de Dieu. Mouvement réputé pour ses brutalités[6], la LRA a toutefois été considérablement affaiblie depuis 2005. En décembre 2010, le ministre ougandais de la défense, Crispus Kiyonga, a estimé ses efectifs à environ 300 combattants parsemés entre le Nord-Est de la RDC, la Centrafrique et le Soudan du Sud[7]. On en est donc là. Un groupuscule qui, tout en étant dangereux, bien entendu, compte, à la louche, 400 éléments au maximum. En face, l’armée congolaise dont les effectifs s’élèvent à 140.000 militaires[8]. Elle est épaulée par 19.539 casques bleus[9] et une brigade d’intervention de la Monusco forte de 3.069 soldats. Donc 162.608 soldats prêts au combat contre 400 éléments de la LRA. Et, les 162.608 soldats auraient besoin des renforts de l’armée américaine… bah voyons !

Même s’il est encore tôt pour se prononcer sur les réelles motivations des unités d’Africom sur le sol congolais, il est de bon aloi que les dirigeants congolais apprennent à ne pas accepter des « aides » aussi étranges venant d’un Etat étranger, américain soit-il, le b.a.-ba de n’importe quel dirigeant politique. Même lorsque l’« aide » est proposées, en apparence, de bonne foi. Après deux décennies de guerre, on imagine que les autorités d’un pays ont assez appris pour être en capacité de se méfier de tout. Tout ce que les nationaux sont capables de faire, il serait absurde qu’un pays aille chercher de l’aide à l’autre bout du monde pour le faire. Les soldats congolais ont plusieurs fois démontrés, notamment dans le Kivu, que, bien payés, nourris, équipés et affectés dans des unités expurgées de taupes et de traitres, ils sont tout à fait en mesure de libérer leurs populations tous seuls.

Et quand bien même le pays aurait besoin d’un partenaire stratégique, l’armée américaine serait, pour le Congo, le partenaire le moins fiable de tous, loin derrière la Chine, le Japon et la Russie qui seraient intéressés de proposer des partenariats en matière de défense avec divers pays africains[10]. En effet, les Etats-Unis ont une histoire plutôt sinistre avec le Congo au sujet des partenariats en matière de défense.

Les Américains nous ont poignardés dans le dos : devoir de mémoire

L’histoire commence durant la Seconde Guerre mondiale. Le Troisième Reich peut à tout moment prendre le dessus sur les Britanniques, contrôler l’Europe d’un bout à l’autre et orienter le cours de l’histoire dans le sens qui ne serait pas celui que nous connaissons aujourd’hui. Les Alliés sont à la peine. Pour inverser le cours de la guerre, il faut disposer d’une arme stratégique. Le Congo se révèle être le recours ultime à ce moment crucial. Il fournira, par sa mine de Shinkolobwe, les quantités d’uranium[11] nécessaires au Projet Manhattan d’où sortiront les bombes d’Hiroshima et de Nagasaki. Les deux bombes permirent de mettre fin à la Seconde Guerre mondiale. Par deux carnages nucléaires, bien entendu, mais de mettre fin à la Seconde Guerre mondiale, après tout. Tout au long de la Guerre froide, le Congo sera le principal fournisseur mondial d’uranium, de cobalt et de cuivre aux Américains et aux autres alliés de l’OTAN, permettant ainsi à l’Occident de disposer d’un avantage décisif sur le Bloc soviétique. Les Américains s’installèrent sur les bases de Kitona, dans le Bas-Congo, et de Kamina, dans le Katanga. C’étaient les « amis du peuple congolais ».

Toutefois, à la chute du Mur de Berlin (1989), le Congo, alors appelé Zaïre, est un pays exsangue. Mobutu avait passé trois décennies au pouvoir en servant essentiellement les intérêts américains et l’effort de guerre des pays membres de l’OTAN. Les Congolais auraient été légitimes à demander aux Alliés une marque de reconnaissance pour le rôle joué par leur pays qui a permis aux peuples du « Monde libre » (Europe, Amérique) de vivre dans la paix et la prospérité qu’ils connaissent depuis. Il n’en sera rien. Les Américains feront même pire. Dès le début des années 1990, ils posent leurs valises à Kampala, puis à Kigali. Ils se sont acoquinés avec Kagame et Museveni pour faire mains basses sur les ressources minières de l’Est du Congo (principalement le coltan). Ils vont attaquer le pays qui a fourni l’uranium et les ressources minières nécessaires à la victoire des Alliés sur l’Allemagne nazie, le Japon, et, plus tard, le Bloc soviétique. Mobutu qui croyait être leur ami va, pour reprendre sa formule, se faire « poignarder dans le dos ».

Fin 1996, le Congo est agressé par une coalition rwando-ougandaise parrainée par l’armée américaine. Une guerre qui dure depuis et qui a laissé à terre plus de six millions de Congolais. Mais aussi plusieurs centaines de milliers de femmes congolaises violées et contaminées au VIH, des millions de déplacés et réfugiés, des villages entiers rayés de la carte. Des dégâts irréparables. Le Congo peine toujours à s’en remettre, mais il serait bien aimable que les Américains, pour une fois, laissent ce peuple tranquille, sûrement le peuple africain le plus martyrisé par la politique extérieure des Etats-Unis[12].

Bien entendu, personne n’est en mesure de les dissuader de se déployer à nouveau sur le sol congolais. Les populations qui manifesteraient prendraient un risque immédiat. Au « Congo de Kabila », on réprime les manifestants en tirant sur la population. A Kinshasa, les dirigeants politiques, pour des raisons évidentes, ne se risqueraient pas, eux non plus, à s’opposer à l’arrivée des soldats américains. Mais le plus important est que le message passe et que les populations prennent conscience. L’armée américaine ne vient absolument pas au Congo dans l’intérêt du peuple congolais, bien au contraire. Les dirigeants américains ont, sur le Congo, les mêmes objectifs à moyen et à long terme que les hommes de Kagame (M23, CNDP, RCD,…) à savoir la balkanisation du Congo. Une balkanisation qui ne pourra se réaliser qu’au prix de massacres supplémentaires des populations congolaises.

Boniface MUSAVULI

[1] Le démantèlement des « grands pays » est un objectif de la politique étrangère américaine tout à fait assumé selon Zbigniew Brzezinski dans « Le Grand Échiquier ». Durant la deuxième Guerre du Congo, orchestrée par les Etats-Unis, le pays était divisé en trois principales zones d’influences, mais le démantèlement s’était heurté au « sentiment national » des Congolais d’un bout à l’autre du pays.

[2] « Au département d’Etat, le Kivu fait partie du Rwanda », congoforum.be, 12 août, 2011, interview d’Herman Cohen disponible sur http://www.youtube.com/watch?v=PBiOcW-vNjk.

[3] Pierre Péan, Carnages – Les guerres secrètes des grandes puissances en Afrique, Éd. Fayard, 2010, pp. 327-338

[4] En dépit de millions de morts au Congo, le projet de création d’un Tribunal pénal international pour le Congo a disparu de l’agenda international pour ne pas gêner les président Kagame et Museveni.

[5] La LRA est un mouvement chrétien (en tout cas se revendique comme chrétien) depuis sa création en 1986. Il n’a donc rien à voir avec le terrorisme islamiste de la nébuleuse Al Qaïda. Le déploiement militaire américain au Congo ne saurait donc être justifié par l’argument de la lutte internationale contre le terrorisme islamiste.

[6] Le 20 mai 2013, le Secrétaire général des Nations unies, Ban Ki-moon, a présenté un rapport selon lequel l'Armée de résistance du Seigneur a tué plus de 100.000 personnes en Afrique centrale ces vingt-cinq dernières années. Selon le même rapport, la LRA a perpétré l'enlèvement de 60.000 à 100.000 enfants et le déplacement de 2,5 millions de personnes.

[7] Jean-Philippe Rémy, « Sur la piste de la mystérieuse LRA de Joseph Kony », Le Monde International, 17 décembre 2012. La Mission des Nations unies au Congo a fourni des chiffres comparables, estimant le nombre des combattants de la LRA à trois cents ou quatre cents.

[8] Jean-Jacques Wondo, Les armées au Congo-Kinshasa – Radioscopie de la Force Publique aux FARDC, Ed. Monde Nouveau/Afrique Nouvelle, Saint-Légier (Suisse), Avril 2013, p. 288.

[9] Monusco, Faits et chiffres, Situation au 31 juillet 2014. Cf. http://www.un.org/fr/peacekeeping/m...

[10] « Interventions armées : l'Afrique de papa revient, vive l'ingérence ? », Jeune Afrique, 13 octobre 2014.

[11] Le Congo ne fournira pas seulement de l’uranium. « Au début de 1942, après la destruction de Pearl Harbor, les Japonais avaient conquis de vastes pans de l'Asie du Sud-Est : l'Indonésie, Singapour, la Malaisie et la Birmanie. Les importations en provenance de ces régions à destination du camp des Alliés s'étaient donc totalement interrompues. Le Congo dut venir en renfort. Là encore, ses minerais et ses matières premières furent très appréciés. Le cuivre servait à fabriquer les douilles des balles et des obus. Le tungstène était nécessaire aux armes antichars. L'étain et le zinc entraient dans la composition du bronze et du laiton. Même les produits végétaux comme le caoutchouc, le copal, le coton et la quinine présentaient une valeur stratégique. L'huile de palme était transformée en savon Sunlight, mais aussi utilisée dans la sidérurgie ». David Van Reybrouck, Congo – Une histoire, ACTES SUD, 2012, p. 213.

[12] De l’assassinat de Patrice Lumumba par les agents de la CIA aux attaques rwando-ougandaises du M23, en passant par les deux guerres du Congo orchestrées par la CIA et le Pentagone ; le massacre des opposants à Kinshasa en marge des élections chaotiques de 2011,… la « main nocive » des Américains est omniprésente chaque fois qu’il s’agit d’« assommer » le Congo et de trucider les Congolais.