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Que croire des ex-belligérants devenus donneurs de leçons dans la sphère du pouvoir ?

15/08/2003

Le gouvernement de transition vient de franchir le premier cap d’un mois de pouvoir et l’opinion congolaise commence à s’habituer à ce qui paraissait encore sous peu comme une pure utopie, en l’occurrence le spectacle où l’on voit se côtoyer familièrement les protagonistes de la guerre congolaise.

Incroyable mais vrai, l’ex-rebelle Azarias Ruberwa se pavane à Kinshasa sous son apparat de vice-président de la République ! Il siège au gouvernement et préside la très sensible commission politique, de défense et sécurité, avec notamment comme membres sous sa direction des ténors du pouvoir tels le ministre de l’Intérieur, celui de la Presse et Information et tutti quanti.

Le soi-disant « chair man » Jean-Pierre Bemba, leader de l’ex-mouvement rebelle Mlc accusé et vilipendé pour pratiques cannibales, ne s’affiche pas moins vedette de la scène politique à Kinshasa, après avoir imposé ses marques de la manière que l’on sait dans le Nord-Ubangi et même au-delà ! Le ci-devant vice-président J.P. Bemba est devenu le maître d’œuvre du programme de redressement économique et financier de la RDC et, à ce titre, il est l’objet de révérences autant du patronat congolais que des diplomates en poste dans la capitale. Qui l’eût cru il y a quarante jours !

La prodigieuse métamorphose que la transition congolaise opère procède du miracle. Car non seulement les honnis d’hier s’affichent dans leurs nouveaux atours, s’adaptant tels des caméléons à l’environnement ambiant, mais ils poussent leur extravagance à se faire passer pour de crédibles responsables. Ils se présentent, en effet, en programmeurs les plus entreprenants et les plus avisés des projets de redressement des divers secteurs de la vie nationale. Autant ils ont excellé dans la guerre et la destruction du pays, autant ils veulent se montrer bâtisseurs d’un Congo à nouveau réunifié après avoir été mis à feu et à sang par les mêmes ex-rebelles. C’est en un prodigieux tour de main qu’ils paraissent avoir fait occulter toute leur aventure de la rébellion.

L’opération de prestidigitation qui a transformé les Azarias Ruberwa et autres Jean-Pierre Bemba en fréquentables responsables n’intrigue apparemment personne, alors même que leurs mérites n’ont pas été évalués par le moindre état des lieux de leur cursus. Nos vice-présidents venus de la rébellion ainsi que leurs acolytes propulsés dans les autres institutions de la transition tiennent donc à paraître comme des véritables apôtres de la paix et non des vendeurs d’illusions.

En fait d’illusion, il y en a déjà une avec la persistance de la guerre qui a repris avec intensité dans le Kivu et qui dément et caricature le pacifisme affiché par ses prétendants bon gestionnaires de la transition. Le difficile envol de cette transition traduit l’inconsistance de la volonté de paix dans le chef des responsables du Rcd/Goma en l’occurrence. Une deuxième illusion ne maque pas au regard de l’apport que le pays est en droit d’attendre des anciens rebelles tant sur le plan financier que matériel.

Quel gage de bonne gestion a-t-on du Mlc de Jean-Pierre Bemba qui a gouverné pendant cinq ans le Nord de l’Equateur ainsi que le Nord et l’Ouest de la Province Orientale, territoires qui regorgent d’énormément de richesses tels l’or, le diamant, le bois, le café, le palmier à huile, etc ? Quels comptes Jean-Pierre Bemba rend-il quand il rejoint la Nation après avoir commercialisé et perçu des taxes sur les ressources qu’il a exploitées dans ses anciens fiefs ?

Un fait parmi les premiers actes posés par le vice-président ayant la charge des questions économiques et financières ne manque pas d’édifier l’opinion. M. Jean-Pierre Bemba qui devait procéder le dimanche 3 août à l’ouverture de l’édition actuelle de la Fikin (Foire Internationale de Kinshasa) avait préféré s’en retourner ce jour-là dans son fief de Gbadolite où, sans aviser le Chef de l’Etat, il publiera son décret de nomination d’un PDG de l’Ofida, de l’Occ, de la DGRAD. En voilà un acte provocateur qui pouvait entamer le climat coopératif dans l’espace présidentiel.

Le cas du Rcd/Goma est plus riche en enseignements quant à la crédibilité des prétentions de ses émules ex-rebelles aujourd’hui au pouvoir. Ce mouvement a aussi géré un vaste territoire doté de richesses tels l’or, le diamant, le coltan, la cassitérite, le thé sans oublier des revenus générés par différentes taxes des services mobilisateurs des recettes. Aucun compte n’a été fait par le Rcd/Goma avant ou après que son numéro 1 ait pris le pouvoir à Kinshasa en qualité de vice-président de la République le 17 juillet 2003.

Sur le plan militaire déjà il y a lieu d’une remise en question de la volonté réelle du Rcd/Goma d’en finir avec la guerre et de concrétiser la paix. Deux jours après la prestation de serment des vice-présidents de la République, un incident trahissait un agenda caché de ce mouvement. A la date du 19 juillet, en effet, un avion immatriculé 9XR/SN en provenance du Rwanda et appartenant à la société SONAIR avait été chargé de munitions et de militaires de l’Armée patriotique rwandaise (APR) avec comme destination de rejoindre la cité congolaise de Lodja dans le Kasaï Oriental.

Selon les renseignements obtenus autour de cette affaire, l’avion qui avait comme commandant d’opération à son bord un rwandais répondant au nom de Malike, devait transporter le petit frère de Tshisekedi et le gouverneur de Lodja, M. Patrick Baluba, mais n’avait plus effectué sa mission, parce que M. Ruberwa avait estimé que le moment n’était pas indiqué de l’entreprendre. Il est noté que le militaire du Rcd/Goma qui avait reçu l’ordre de Ruberwa d’arrêter l’opération est un Congolais originaire de l’Equateur répondant au nom de Guy Maloka. L’objectif de l’opération était d’attaquer la ville diamantifère de Mbuji-Mayi.

Si les autres anciens mouvements rebelles n’intriguent pas dans le genre de jeu double auquel se livrent actuellement le Mlc et le Rcd/Goma, ils ne sont pas pour autant absous de leurs scandaleuses méthodes de gestion des territoires qu’ils contrôlaient pendant la guerre. Le Rcd/Ml de Mbusa Nyamwisi a géré un territoire essentiellement commercial avec de considérables recettes des taxes douanières dans les plus ou moins opulentes cités d’affaires Beni et Butembo par exemple.

Le Rcd/National de Roger Lumbala allié au Mlc a régné en maître absolu dans le territoire d’Isiro doté de richesses tels l’or, le diamant et de rares espèces animales. Encore une fois, les comptes de cette gestion n’ont pas été faits et on peut dès lors considérer que toute l’entreprise de l’occupation militaire de ce territoire n’a été motivée que par le seul objectif de permettre au seigneur de guerre à la tête de ce mouvement de s’enrichir personnellement lui et ses lieutenants.

Même s’il faut s’arrêter à la seule gestion administrative des territoires sous leur contrôle, les anciens mouvements rebelles n’étalent que chaos sur tous les plans. La meilleure illustration de cette mauvaise gestion est le cas de l’Ituri livré à l’anarchie qui s’y perpétue et que l’on n’a pas fini de déplorer. Il en va de même de la sensible question de la sécurité dans les territoires sous occupation rebelle.

Au sujet de l’insécurité qui prévaut à l’Est du pays, par exemple, il y a lieu de relever les fourberies et le machiavélisme d’un homme comme Bizima Karahamuheto qui dirige des opérations d’enlèvement d’enfants congolais transférés par la suite à Kigali pour y être soumis aux pires atrocités jusqu’à des exécutions sommaires. De telles tueries perpétrées par les rebelles à travers tous les territoires sous leur contrôle ont été organisées avec comme prétexte la poursuite des résistants Maï-Maï ou la traque d’autres groupes armés, en l’occurrence les ex-FAR et les Interahamwe. Le soi-disant résistant Masunzu parmi les Banyamulenge et le chef Padiri des Maï-Maï illustrent les cas de cet activisme terroriste.

Le volet de la gestion militaire des territoires sous contrôle rebelle laisse encore à désirer. L’anarchie qui prévaut sur ce secteur fait que l’on n’arrivera jamais à une évaluation exhaustive du nombre d’éléments armés ayant évolué dans ces territoires. Le Rcd/Goma ne devait même pas prétendre compter plus de 2.000 hommes de troupe dans ses rangs, pourtant Ruberwa cite en pure affabulation et imagination le chiffre de 45.000 soldats !

Si les estimations de Ruberwa comportaient quelque consistance, comment aurait-on pu expliquer les revers subis par le Rcd/Goma devant les Maï-Maï dans le Sud-Kivu lors du retrait des troupes de l’APR? Il avait d’ailleurs fallu le rapide retour des éléments rwandais de l’APR pour que fût rétablie la situation antérieure. Ainsi, de Goma à Gbadolite, en passant par Beni, Isiro, Kisangani et Bunia, c’est un effarant désordre qu’on retrouve aussi bien dans l’évaluation des unités combattantes que dans les précaires conditions de leur encadrement. Il n’est, par exemple, un secret pour personne que depuis le début de la guerre, le 2 août 1998, jusqu’au faux arrêt de celle-ci avec la signature de l’Accord global et inclusif, nul n’a jamais évoqué la question de rémunération des éléments rebelles congolais.

En ricochet à ce volet de l’encadrement des éléments rebelles il se pose tout le problème des conditions sociales dans les territoires anciennement sous contrôle rebelle. On n’y a enregistré aucune action sociale opérée au bénéfice de la population. La situation sanitaire, à l’Equateur en l’occurrence, pour ne retenir que celle-là, accuse une totale et très déplorable inexistence de médicaments et autres produits de première nécessité tels des habits, des chaussures, etc. De nombreuses personnes vivent dans la privation totale de vêtements et sont réduites à se cacher dans la forêt pour dissimuler leur nudité. Cette situation est pareille dans le Kivu, le Nord-Katanga et à Kisangani.

Que conclure donc de l’activisme des anciens rebelles propulsés aujourd’hui au pouvoir et qui veulent passer pour les meilleurs gestionnaires de la transition en initiant de mirobolants projets d’assainissement des secteurs de la vie nationale ? Mais quel exemple de leur gestion peuvent-ils brandir pour convaincre de leur expertise ?

Au moment où le Conseil de sécurité de l’Onu vient d’adopter à l’unanimité, mercredi dernier, la résolution 1499 prolongeant jusqu’au 31 octobre 2003 le mandat de la Commission Kassem enquêtant sur le pillage des ressources de la RDC, avec exigence des mesures immédiates contre les pilleurs dont certains animent les institutions de la transition, n’est-ce pas l’halali pour beaucoup d’anciens rebelles que la baguette magique de la transition a converti du jour au lendemain en vertueux donneurs de leçons ?

Dieudonné Mulimilwa,

Président de l’UPRN


Kinshasa , 15.08.2003
MMC